Dans leurs chroniques sur euradio, Jeanette Süß et Marie Krpata dressent un état des lieux des relations franco-allemandes et de la place de la France et de l’Allemagne au sein de l’UE et dans le monde. Elles proposent d’approfondir des sujets divers, de politique intérieure, pour mieux comprendre les dynamiques dans les deux pays, comme de politique étrangère pour mieux saisir les leviers et les freins des deux côtés du Rhin.
Bonjour Marie.
Bonjour Laurent.
Depuis quelques mois on note un rapprochement entre le Canada et l’Europe, l’occasion de se pencher avec vous sur les relations entre Ottawa, Berlin et Paris.
Il semble actuellement y avoir un alignement des planètes entre le Canada et l’UE. Pourriez-vous nous en dire plus ?
Oui, Laurent. Dans les cercles diplomatiques, le discours de Mark Carney au Forum économique mondial de Davos en début d’année résonne toujours. Dans ce discours le Premier ministre canadien constatait une rupture avec les États-Unis et suggérait que les puissances moyennes resserrent leurs liens pour faire contrepoids à Washington et Pékin. Les menaces de Donald Trump de faire du Canada le 51e État américain et ses visées sur le Groenland ont mené à de fortes tensions. D’ailleurs, en protestation aux velléités d’annexion américaines du Groenland et en solidarité avec le Danemark, Mark Carney a décidé d’établir un consulat canadien à Nuuk. Emmanuel Macron, le président français, en avait appelé à ce qu’il qualifie de « moment groenlandais ». Pour lui, le temps est venu d’agir, si l’UE ne veut pas être « balayée » par les États-Unis et la Chine. Les diagnostics du président français et du Premier ministre canadien sur le retour d’une logique des grandes puissances qui ne peut se faire qu’au détriment de pays plus petits sont convergents.
Dans quels domaines une coopération avec le Canada semble-t-elle particulièrement propice ?
Par exemple dans le domaine de la défense. Ainsi le Canada a-t-il été admis dans le programme « SAFE » de l’Union européenne qui vise à renforcer la production d’armes de manière coordonnée. C’est un signe important de confiance envers ce pays d’Amérique du Nord. On peut aussi mentionner que le Canada fait partie de la « coalition des volontaires » pour assurer un cessez-le-feu ou un accord de paix potentiel entre la Russie et l’Ukraine. Cela symbolise un rôle actif du Canada aux côtés des États européens alors que les États-Unis se désengagent de cette guerre. Le Canada a aussi rejoint l’initiative « PURL » de l’OTAN qui consiste à livrer des armes produites aux États-Unis à l’Ukraine.
Rappelons en outre que fin mai Boris Pistorius, le ministre de la Défense allemand, s’est rendu au Canada afin de promouvoir la coopération en matière de défense, notamment dans le domaine des sous-marins.
Et avec la France y a-t-il eu des convergences au cours des derniers mois ?
On peut par exemple rappeler qu’en septembre dernier à l’Assemblée générale des Nations-Unies à l’initiative de l’Arabie saoudite et de la France plusieurs pays ont reconnu la Palestine comme État. Le Canada en fait partie.
Sur un autre dossier cher à la diplomatie française, la Communauté politique européenne, le Canada a été présent lors de la tenue du sommet en Arménie en mai dernier, en tant que seul État non-européen. C’est là aussi le symbole d’un rapprochement et d’un intérêt croissant du Canada pour l’Europe au sens large.
Un autre enjeu est la coopération sur le plan de l’intelligence artificielle...
Oui, tout à fait. C’est l’épouvantail du « killswitch » qui est agité, donc le fait que les États-Unis puissent appuyer sur un bouton pour éteindre les applications ou les logiciels américains utilisés dans d’autres pays en cas de désaccord sur un sujet ou par simple caprice. C’est une inquiétude qui est tout aussi palpable en Europe qu’au Canada qui souhaiteraient coopérer pour réduire leur dépendance par rapport à des fournisseurs états-uniens qui forment un oligopole en la matière.
On peut également évoquer la volonté affichée de coopérer sur des sujets relatifs au développement spatial toujours dans une volonté de devenir plus autonome par rapport aux États-Unis. La guerre en Ukraine a en effet montré l’importance d’un acteur privé comme Starlink pour l’approvisionnement de l’Ukraine en renseignements indispensables sur le champ de bataille. De la même manière des attaques hybrides touchent de plus en plus des infrastructures critiques en Europe. Une partie des investissements de l’Allemagne dans le spatial, notamment dans la cyberdéfense, pourrait aller dans des projets communs avec d’autres pays.
Que peut-on dire de la coopération en minéraux critiques et sur le plan énergétique ?
La Commission européenne a présenté en fin d’année dernière son plan ResourceEU sur les minéraux critiques dans lequel le Canada figure comme partenaire. Le Canada a d’ailleurs été à l’initiative d’une « alliance pour la production de minéraux critiques du G7 ».
En outre, le Canada s’est engagé de fournir du gaz naturel liquéfié à l’Allemagne à l’horizon des années 2030 pour une durée de vingt ans. Depuis le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, l’Allemagne s’est tournée vers de nouvelles sources d’approvisionnement énergétiques et est soucieuse de ne pas remplacer sa dépendance énergétique envers Moscou par une dépendance envers Washington. Le Canada pourrait représenter une alternative bienvenue. Pour Ottawa, accroître les relations commerciales avec l’UE permettrait de réduire sa dépendance par rapport aux États-Unis : le Canada envisage en effet de doubler ses exportations hors États-Unis d'ici 2035.
L’UE et le Canada sont résolus à coopérer davantage pour accroître leur autonomie et leur résilience par rapport aux États-Unis. Il sera utile d’observer en quoi ces ambitions pourront bel et bien se matérialiser.
Un entretien réalisé par Laurent Pététin