La cause des femmes en Europe - Jade Champetier

Des femmes comme exemples pour se reconnaître - Jade Champetier

 Des femmes comme exemples pour se reconnaître - Jade Champetier

Vous poursuivez cette semaine la thématique de la présence des femmes en politique, mais en soulignant une limite…

Je voulais cette semaine souligner l’importance de la différence entre les dimensions du « standing for », et du « acting for ». Que signifient ces anglicismes ? Et bien que la présence des femmes en politique ne conduit pas forcément à la mise en place de politique positives pour les femmes. En d’autres termes, ce n’est pas parce qu’une femme est élue, est à un poste de pouvoir politique, qu’elle met en œuvre une politique féministe. Une femme peut représenter « stand for », sans pour autant agir pour, « acting for ».

Ainsi, une femme en politique ne signifie pas que la politique menée sera à l’avantage des femmes, car nombreuses d’entre elles ne sont pas féministes, ce qui complexifie d’autant plus la réalité. C’est toute l’ambivalence de cette question de la présence des femmes en politique. 

Est-ce que vous pourriez nous donner quelques exemples de femmes élues, mais qui ne sont pour autant absolument pas féministes ?

Il y en aurait plein … Nous pouvons par exemple mentionner Giorgia Meloni. Il s’agit de la première présidente du Conseil Italien, ce qui nous permet d’affirmer qu’elle est parvenue à briser un plafond de verre. Mais qu’en est-il de son discours ? Et bien il est ultra-conservateur, aux antipodes du progrès de l’égalité des sexes. Elle défend en effet les valeurs de la famille et s’oppose à l’avortement. Comme le souligne Giorgia Serughetti, professeure de Sciences-Politiques à l’Université Milano-Bicocca : « C’est une chose positive que, pour la première fois, ce soit une femme aux fonctions de chef du gouvernement. Mais de là à dire que c’est un pas en avant pour les femmes, c’est une autre chose. », souligne-t-elle.

Bon, il est vrai que prendre l’exemple d’une femme politique ultra-conservatrice pour illustrer le fait que les femmes politiques ne sont pas forcément féministes est assez évident, car leur antiféminisme est saillant. Mais comme le démontre Magali Della Sudda dans son ouvrage Les nouvelles femmes de droite, certaines journalistes ou personnalités politiques envisagent la cause des femmes sous une dimension nationaliste, identitaire et réactionnaire, ce qui ne permet absolument pas de défendre la place DES femmes, mais uniquement d’UN type de femme.

Mais la présence de ces femmes a tout de même l’avantage d’incarner des exemples, non ? 

Il est bien évidemment difficile de se réjouir, sous la dimension de la cause des femmes, de la présence de femmes politiques qui ne défendent pas des avancées pour cette cause. Mais elles ont peut-être ce seul avantage de normaliser la présence de candidates au-delà de la norme des candidats, de représenter des exemples. J’aimerais m’arrêter un instant sur cet aspect de l’incarnation d’exemples, qui va bien au-delà de la seule dimension politique. Il est essentiel d’avoir des exemples féminins pour pouvoir s’identifier, dans quelque domaine que ce soit.

Comment peut-on envisager son avenir professionnel si les professeurs ou intervenants de notre univers ne sont que masculins ? On n’envisage que l’anormalité de notre présence, de l’impossibilité de nos projets, et des limites qui se présenteront à nous. À l’inverse, si nous rencontrons sur notre parcours une professeure, ou une « maitre de stage », qui nous transmet son expérience, elle nous ouvre la voie, et nous légitime par la même occasion.

On retrouve cette même idée sous la dimension de l’ethnicité : Barack Obama a par exemple permis à de nombreux américain·nes de se sentir représenté·es, et de fait, légitimé·es au sein de la société américaine. Cela peut paraître symbolique, mais le symbolique est politique.

Nous avons besoin de femmes en politique, pour qu’elles puissent ouvrir la voie et permettre l’identification de nombreuses autres, comme nous avons besoin de diversité de manière plus globale, qu’il s’agisse de l’origine sociale, géographique, ou ethnique.

J’ai eu l’occasion de me rendre dans l’enceinte de l’Assemblée Nationale récemment. Je n’étais entourée que d’hommes, de 30 à 60 ans, blancs et habillés en costume. J’étais effrayée et effarée par ce manque de diversité : comment ce milieu de la politique, au-delà des élu·es, peut-il être si homogène et uniforme ?

Il est essentiel que des femmes soient élues et fassent partie du monde politique, bien que cela ne soit pas suffisant pour que des politiques en faveur des femmes soient mises en place. Mais au-delà de cette présence, du « standing for », nous avons aussi besoin d’un « acting for », et de véritables actions en faveur de la cause des femmes.

Souvenez-vous que femme ne veut pas dire féministe. C’est pourquoi j’aimerais ne plus entendre autour de moi que : « ça y est, nous n’avons plus de problème quant à la cause des femmes en politique car on les voit partout ».

Si je peux exhausser un vœu pour cette année 2023, ce serait celui que la cause des femmes progresse en Europe et dans le monde. Ne plus entendre de paroles sexistes, que le nombre et la culture du viol se meurent, et que les femmes ne meurent plus sous les coups de leurs compagnons. J’espère que 2023 permettra de mettre fin à cela, ou du moins, sera une année de combat pour la cause des femmes. Une de plus.

Entretien réalisé par Laurence Aubron.