Les histoires d'Europe de Quentin Dickinson

Dans les Bouches de Kotor

Photo de olga brajnovic sur Unsplash Dans les Bouches de Kotor
Photo de olga brajnovic sur Unsplash

Chaque semaine, retrouvez Les histoires d'Europe de Quentin Dickinson sur euradio.

Cette semaine, Quentin Dickinson, votre Histoire d’Europe nous emmène vers un pays dans les Balkans occidentaux…

Ce pays, c’est le Monténégro ; s’étendant sur un peu moins de 14.000 km², cerné par la Croatie, la Bosnie-et-Herzégovine, la Serbie, le Kosovo, l’Albanie, et la Mer adriatique, cet État montagneux, avec ses 623.000 habitants – c’est-à-dire moins que le Luxembourg – est le plus petit de l’ancienne Yougoslavie – et assurément le moins connu.

Ceci ne l’a pas empêché d’avoir une histoire pour le moins agitée, de l’Antiquité jusqu’à très récemment.

Vous pouvez préciser ?...

Du XIVe siècle jusqu’à à la fin du XVIIIe, la République de Venise, pourtant éloignée, s’affrontait aux seigneurs locaux pour le contrôle de la région côtière, avant que l’Empire ottoman annexe l’ensemble du territoire monténégrin, aux frontières fluctuantes au fil des intérêts de ses voisins. Tout comme les Vénitiens avant eux, les Ottomans allaient avoir maille à partir avec la population autochtone, de plus en plus rétive à leur soumission sans contrepartie à la lointaine CONSTANTINOPLE. En 1858, les 7.500 hommes, commandés par le Grand-Duc monténégrin Mirko PETROVIĆ, mettaient en déroute les 15.000 soldats d’un corps expéditionnaire de l’armée ottomane ; dans le récit national monténégrin, ce fait d’armes constitue le point de départ de la lutte pour l’indépendance. Celle-ci est officialisée vingt ans après par le Traité de Berlin.

Voilà donc les Monténégrins maîtres chez eux et enfin contents de leur sort…

Hélas, non : ils s’apprêtent à vivre un XXe siècle au cours duquel aucune abomination ne leur sera épargnée.

En 1910, le Royaume du Monténégro est installé, mais la grande ville de SCUTARI doit être cédée à l’Albanie. Au cours de la Grande Guerre de 1914 à 1918, le Monténégro est l’allié de la France et du Royaume-Uni, mais est occupé sans ménagement par les troupes austro-hongroises. Le Roi Nicolas Ier part en exil à BORDEAUX.

Après la fin des hostilités, le Monténégro devient une province du nouveau Royaume des Serbes, des Croates, et des Slovènes. Le chef du nouvel État, Alexandre Ier de Yougoslavie, est le petit-fils de Nicolas.

Mais la situation du Monténégro va s’avérer proprement dramatique au cours de la Seconde Guerre mondiale. Envahi par la soldatesque italienne de MUSSOLINI dès 1941, plusieurs insurrections populaires sont écrasées dans le sang par des renforts de l’armée allemande. La population est divisée entre les maquisards sous l’influence croissante de la Russie communiste, les Partisans, et leurs rivaux monarchistes, les Tchetniks, qui s’allieront aux Allemands. Les Partisans, sous le commandement de Josip BROZ, dit TITO, en sortent vainqueurs ; PODGORICA, la capitale, est rebaptisée en son honneur TITOGRAD.

En 1945, le Monténégro devient l’une des six républiques de la désormais République fédérative socialiste de Yougoslavie, au mains de la Ligue des Communistes, et dirigée par TITO jusqu’à sa mort en 1980.

C’est sa disparition qui hâtera la dislocation de l’État et la terrible guerre civile du début des années 1990, suivie de la guerre au Kosovo à la fin de cette même décennie.

Et le Monténégro dans ce cauchemar au cœur de l’Europe ?...

Le 3 juin 2006, un référendum, tenu sous haute surveillance internationale, allait donner une courte majorité aux partisans de l’indépendance. Le Monténégro devint peu après le 192e membre des Nations-Unies, et, en 2017, rejoignit l’OTAN.

Mais le Monténégro entretenait également une vocation européenne, Quentin Dickinson…

Effectivement, mais vocation longtemps contrariée par la réputation déplorable du gouvernement kleptocratique de l’homme fort de l’époque, Milo ÐUKANOVIĆ, sacré par une ONG Personnalité de l’année du Crime organisé en 2015, et toujours sous mandat d’arrêt en Italie pour des affaires de contrebande à grande échelle autant que pour le sanctuaire qu’il garantissait à différents chefs de la mafia napolitaine.

Battu aux élections il y a trois ans, il cède la présidence du Monténégro à Jakov MILATOVIĆ, un économiste formé à OXFORD et cofondateur du parti Europe Maintenant !

Mais les négociations d’adhésion à l’Union européenne sont en cours actuellement…

Vous avez raison. Elles ont débuté assez poussivement il y a quatorze ans, mais se sont depuis accélérées considérablement. Des trente-trois chapitres habituels de ce genre de négociation, tous ont été ouverts, et trois déjà conclus favorablement. La date d’adhésion a toutefois été régulièrement reportée et il paraît difficile qu’elle intervienne avant la fin de la décennie.

Mais il y a une circonstance sans précédent qui complique quelque peu cette candidature monténégrine.

De quoi s’agit-il ?...

Il faut rappeler qu’un nouvel État-membre se trouve obligatoirement en observation pendant les deux années qui suivent son adhésion à l’UE, avant de pouvoir rejoindre la zone Euro – or, il se fait que le Monténégro a adopté unilatéralement la monnaie européenne et ce, depuis 2006. La Banque centrale européenne a été simplement informée de l’intention, et ne s’y est pas opposée. Le Monténégro ne participe cependant en rien aux structures décisionnaires de la zone Euro, dont elle applique l’ensemble des règles de gestion et de stabilité monétaire.

Alors, si vous avez une bonne idée pour sortir de cette invraisemblable impasse, faites-vous connaître ici à BRUXELLES, d’autant que, n’était-ce cet obstacle juridique, le Monténégro serait probablement le favori à une adhésion rapide, parmi les neuf pays qui frappent actuellement au portail de l’Union européenne.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.

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