L’information pour le monde suivant

Peut-on devenir accro à l’actualité ?

Peut-on devenir accro à l’actualité ?

Stressé par l’actu ? Perdu dans la jungle des médias ? Accro aux flux d’info inutiles ? Le groupe de réflexion IMS, Information pour le monde suivant, se penche sur les enjeux actuels et futurs de l’information sur euradio.

Dans ce troisième épisode, Didier Pourquery, vice-président d’ IMS, s’interroge : peut-on devenir consommateur compulsif d’informations, comme on devient mangeur ou grignoteur compulsif ?

Sans doute. C’est pourquoi on voit apparaitre depuis quelques années une demande de « slow médias » plus faciles à « digérer » et une volonté de régler son régime informationnel. Il existe un désordre du comportement face aux « news ».

Pour comprendre comment cela fonctionne, prenons l’exemple de ce qui s’est passé pendant la pandémie de Covid 19. Les citoyens se sont précipités sur les chaînes d’info en continu, les réseaux sociaux et les sites d’actualités. Des citoyens avides d’informations, de statistiques, de témoignages, suivant passionnément les polémiques autour du confinement, la controverse de la chloroquine, des masques…

C’est-à-dire une consommation d’informations mêlant sans cesse les données, les commentaires, les rumeurs, les controverses et jouant sur la création d’émotions (peur, colère, stupeur) addictives.

Un peu comme une peur de manquer ?

Ce cocktail, le sociologue des médias Denis Muzet l’avait appelé la « mal info », par analogie avec la « malbouffe » des fast-foods et des grignotages permanents.

Et elle conduit très logiquement à l’infobésité (ou surcharge informationnelle). Un mal dont souffrent de nombreux consommateurs de médias, stressés par l’envie de connaître sans attendre la suite du feuilleton que les chaînes d’info en continu et les réseaux sociaux leurs procurent… en tissant des récits, des narrations express où l’on promet sans cesse de nouvelles explications et de « vraies histoires » pour être en prise avec « ce qui se passe ».

Didier Pourquery ajoute que le stress informationnel est aussi nourri par le FOMO, le Fear of Missing out, la peur de rater quelque chose d’important dans le flux d’actualité, quelque chose qu’à tort ou à raison on estime devoir savoir sans attendre.

En ces temps où la transparence est obligée dans tous les domaines, de nombreux consommateurs d’actualité trouvent aussi insupportable de ne pas connaître immédiatement la suite du feuilleton. (notons que les séries télévisuelles sont consommées désormais d’une traite, en « binge watching »).

Plus question d’attendre le prochain épisode. On veut savoir tout de suite si la cure à la chloroquine est efficace. On veut connaître immédiatement les alternatives à telle ou telle thérapie, l’origine du virus, la « véritable » efficacité des vaccins…

Dans ces conditions, le temps de l’enquête journalistique, comme ceux de la recherche et de l’analyse doivent être compressés.

Si l’on ne trouve pas la réponse sur le champ, le complotisme vient à la rescousse. La doctoresse Sylvie Briand, directrice du département « Épidémie et pandémie » de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a nommé cela « l’infodémie ». Ce besoin de savoir tout de suite, combiné à la méfiance des médias, fournit un bon terrain pour les explications complotistes.

Mais revenons au concept d’infobésité.

Les premières traces de cette « surcharge informationnelle » remontent au début des années 1960, lorsque l’expert en sciences sociales Bertram Myron Gross décrivit « l’information overload » dont souffraient les organisations.

Le futurologue Alvin Toffler popularisa le concept dans son best-seller Le Choc du Futur en 1970. Puis, en 1993, David Shenk lança le terme d’infobesity pour décrire la surabondance d’informations (information glut) qui étouffent nos processus intellectuels.

Notons qu’entre la publication de l’ouvrage de Bertram Myron Gross et celui de David Shenk, il s’était produit autant d’informations qu’en 2000 ans ; et entre 1999 et 2002, le volume d’informations avait encore doublé, selon une étude de l’université de Berkeley…

L’infobésité est donc, comme beaucoup d’addictions, une question de dérèglement comportemental lié à un contexte vécu comme anxiogène et une offre pléthorique. On comprend mieux dès lors, l’importance de suivre une diète informationnelle, un régime médiatique adapté à notre personnalité, à nos curiosités et à nos engagements. Ne consommer que ce qui nous est utile, et à notre rythme, paraît une règle raisonnable, conclut Didier Pourquery.

Entretien réalisé par Laurence Aubron et Cécile Dauguet.

https://usbeketrica.com/fr/article/l-information-pour-le-monde-suivant-peut-on-devenir-accro-a-l-info