Aux portes de l'UE

Le chantage à la hongroise par le racket étatique ? L’arrêt du convoi de 75 millions d’euros de fonds de la banque ukrainienne à Budapest

Photo de Jan Reinicke sur Unsplash Le chantage à la hongroise par le racket étatique ? L’arrêt du convoi de 75 millions d’euros de fonds de la banque ukrainienne à Budapest
Photo de Jan Reinicke sur Unsplash

Chaque semaine, Lyudmyla Tautiyeva nous propose un aperçu de ce qu'il se passe aux frontières de l'Union européenne, traitant de sujets divers tels que la gouvernance, l’entreprenariat, ou encore l'innovation.

Le 5 mars dernier le ministre ukrainien des affaires étrangères Andrii Sybiha a annoncé sur son compte X que les autorités hongroises avaient pris en otage sept citoyens ukrainiens, employés de la banque ukrainienne, qui ont volé de l'argent et des objets de valeur. Sybiha a qualifié ces actions de la Hongrie « du terrorisme d’État et du racket ». De quoi s’agit-il ?

Exposons les faits de ce qui s’est passé.

Le 5 mars les combattants du Centre antiterroriste hongrois ont attaqué un convoi de deux voitures blindées des convoyeurs de fonds ukrainiens qui transportaient vers l'Ukraine une importante somme d'argent liquide et d'or, d'une valeur totale d'environ 75 millions d’euros.

Arrêtons-nous un instant sur les origines des fonds en question - 40 millions de dollars, 35 millions d'euros et 9 kg d'or bancaire. Cet argent faisait partie d’une opération légale entre la banque autrichienne Raiffeisen Bank et la banque ukrainienne Oschadbank. Elle consiste à importer des devises en espèces des banques émettrices pour la vente de ces devises à la population en Ukraine. C’est une des activités lucratives des banques ukrainiennes. Avant l'invasion russe en février 2022, ces devises étaient toujours acheminées vers l'Ukraine par avion mais désormais, elles sont importées dans des véhicules blindés du convoi de la banque. Ces convois ne sont pas toujours accompagnés par la police, surtout dans le cas d'un convoi entre l'Autriche et l'Ukraine, où il faudrait coordonner trois services de police : autrichien, hongrois (pour le transit) et ukrainien.

Alors revenons vers ce qui s’est passé le 5 mars. Après avoir arrêtés les sept convoyeurs ukrainiens, les forces spéciales hongroises les ont emprisonnées et accusés de blanchiment d'argent. Les fonds à la destination de la banque ukrainienne ont été saisis.

Le ministre hongrois des affaires étrangères a communiqué sur X que l'Ukraine devait prouver qu'il ne s'agissait pas d'« argent pour la mafia militaire » ukrainienne. Les propos sur ‘une mafia militaire ukrainienne’ jouent bien avec la propagande russe à ce sujet, alors que l’argent dont il s’agit provient d’une opération complètement légale entre une banque autrichienne et une banque ukrainienne.

Quelle est la raison pour ces actions des autorités hongroises ? Il paraît assez inédit d’arrêter un convoi de fonds d’un État par les services spéciaux d'un autre État sur le territoire de l’Union européenne.

Il y a deux raisons principales pour ces actions inédites des autorités hongroises.

La première est de mettre la pression sur l’Ukraine pour qu’elle restaure au plus vite l’approvisionnement de la Hongrie en pétrole russe par l’oléoduc Druzhba, à l’arrêt depuis les frappes russe en janvier. Orban dans sa déclaration le vendredi 6 mars a dit qu’il allait suspendre le transit des marchandises importantes pour l'Ukraine par la Hongrie jusqu'à ce qu’il obtienne l'accord de la partie ukrainienne pour la livraison de pétrole. La Hongrie et la Slovaquie ont obtenu l’exception aux importations du pétrole russe alors que ces importations sont sous les sanctions européennes. Le pays n’a pas pris de mesures depuis pour réduire cette dépendance.

Et la deuxième raison ce sont les élections parlementaires en avril que Orban risque de perdre face au parti d’opposition. Orban n’hésite pas d’accuser systématiquement l’Ukraine des problèmes socio-économiques de son pays et ces accusations augmentent en intensité dans la période électorale. En revanche, les actions comme une arrestation d’un convoi ukrainien par le service antiterroriste hongrois et la saisie d’une somme importante est un passage de cap. Certains faits laissent suggérer que ce passage est lié à l’arrivée des nouveaux conseillers de campagne de Viktor Orban. Ce sont les conseillers stratégiques russes de l'équipe de technologues de Sergueï Kirienko, qui étaient jusqu'à présent responsable de l'ingérence russe dans les élections de l'espace post-soviétique et qui sont connus pour leurs méthodes musclées.

D’ailleurs, la Hongrie a laissé les sept convoyeurs ukrainiens retourner en Ukraine le 6 mars sans que les consuls ukrainiens en Hongrie aient pu prendre le contact avec eux. Par contre, elle détient toujours illégalement la somme de 75 millions que le convoi transportait.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.