Chaque semaine, Jacob Ross chercheur au Deutsche Gesellschaft für Auswärtige Politik (DGAP), revient pour nous sur les liens qui unissent la France et l'Allemagne.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'Allemagne et ses dirigeants ont toujours été proches des États-Unis. Mais dimanche soir, après les élections fédérales, Friedrich Merz, qui devrait être le prochain chancelier, a dit que l'Europe devait progressivement devenir indépendante des États-Unis. Qu'est-ce qui a changé ?
La question de savoir comment Merz allait se positionner était l'une des plus importantes de la dernière campagne électorale. Le candidat à la chancellerie du parti conservateur CDU est considéré comme un transatlantiste convaincu. Entre 2009 et 2019, période pendant laquelle il n’avait pas de position officielle dans la politique, il a été président de l’association « Transatlantikbrücke », groupe d'intérêt fondé pour entretenir et renforcer les relations germano-américaines. Pendant cette période, il a également travaillé pour le gestionnaire de fonds américain, Blackrock. Il dispose donc d'un excellent réseau aux États-Unis.
Néanmoins, tout au long de la campagne électorale, Merz s'est ouvertement prononcé en faveur d'une position qui a longtemps été à l'opposé de cette position transatlantique : celle de la souveraineté européenne, qui a été particulièrement promue par Charles de Gaulle et qui, depuis 2017, a été reprise par le Président actuel, Emmanuel Macron, afin de renforcer l’intégration de l'Union européenne. Mais depuis qu'Elon Musk et JD Vance ont pris parti en faveur du parti d'extrême droite, AfD, quelque chose semble avoir changé. La rhétorique de Merz s'est considérablement durcie sur la relation transatlantique.
Emmanuel Macron demande plus de souveraineté pour l'Europe depuis 2017, mais il semble ne pas avoir été entendu. Alors, qu'est-ce qui a changé aujourd'hui, mis à part l'influence des Trumpistes pendant les élections en Allemagne ?
La classe politique allemande a toujours hésité à répondre aux avances françaises – de de Gaulle jusqu’à Macron. C'est un motif historique des relations franco-allemandes qui n'existe pas seulement depuis 2017. Déjà dans les années 1950, une union de défense européenne a échoué. Le traité d'amitié de l'Élysée signé en 1963 était précédé d'un préambule atlantique, ce qui rendit de Gaulle furieux, qui y voyait une aliénation. À la fin de la guerre froide, François Mitterrand avait de nouveau appelé au renforcement de la défense européenne, sur la base d'initiatives franco-allemandes. Et Helmut Kohl, le chancelier de l’époque, avait accepté, mais sans y croire vraiment : la souveraineté n'a été qu'annoncée.
Cela s'explique généralement par le fait que Berlin pouvait compter sur des partenaires transatlantiques fiables à Washington, qui étaient intéressés par une relation étroite. C'est là que réside la différence décisive, que les politiciens et analystes français ont soulignée au plus tard depuis la première victoire électorale de Trump, fin 2016 : les États-Unis s'éloignent stratégiquement du continent européen, les Européens n'ont donc pas d'autre choix que de prendre leur propre sécurité en main. Cette conviction semble maintenant s'être imposée à Berlin dans le contexte des menaces de Washington – même chez des transatlantistes très convaincus comme Friedrich Merz.
Quelles conséquences immédiates les déclarations de Merz peuvent-elles avoir, et comment son changement de position risque-t-il d’influencer les relations entre la France et l’Allemagne ?
Lorsque Merz a évoqué dimanche soir l'indépendance de l'Europe vis-à-vis des États-Unis, il s'agissait avant tout d'envoyer un signal à Macron. Ce dernier était à ce moment dans l’avion en direction de Washington, où il devait s’entretenir avec Donald Trump et défendre les intérêts des Européens et de l'Ukraine. Avec sa déclaration, Merz a donc rendu public ce qu'il avait probablement déjà discuté avec Macron lors d'un appel téléphonique après sa victoire électorale : les deux hommes sont sur la même ligne sur ce sujet et Macron avait le mandat du très probable prochain chancelier lorsqu'il s'est exprimé à Washington.
On peut espérer que les relations franco-allemandes s'amélioreront considérablement dès qu'un nouveau gouvernement fédéral sera en place à Berlin, sous la direction du chancelier Merz. L'une des plus grandes divergences stratégiques entre Macron et le chancelier fédéral Olaf Scholz, en fonction aujourd’hui, était la proximité de ce dernier avec la Maison Blanche et Joe Biden. À Paris, on avait l'impression que la chancellerie, notamment en tout ce qui concerne l'Ukraine et la Russie, ne faisait rien sans consulter Washington au préalable, au lieu de consulter ses partenaires européens. Il est très probable que cette logique s'inverse à l'avenir et que M. Merz cherche d'abord à se concerter avec les Européens avant de se rendre à Washington.
Quel impact une meilleure relation entre le Président français et le Chancelier allemand peut-elle avoir sur l'Europe et l'Union européenne ?
Macron devrait rester en fonction pendant environ deux ans encore. Il est certes très affaibli sur le plan de la politique intérieure depuis la dissolution de l’été dernier, mais il reste le seul chef d'État ou de gouvernement européen à avoir élaboré ces dernières années une vision convaincante pour l'avenir de l'Union européenne. Si le chancelier Merz approuve cette vision, s’il la soutient et si, éventuellement, il débloque des fonds pour la concrétiser, une opportunité s'ouvrira alors. Ça sera peut-être la dernière chance pour l'UE sous sa forme actuelle. Si Macron et Merz échouent, si le couple franco-allemand échoue, les forces qui veulent ramener la souveraineté au niveau national au lieu d'une UE plus souveraine pourraient arriver au pouvoir en France dans deux ans.
Dans ce cas, l'héritage de Macron en matière de politique européenne se résumerait à une tentative. Et la classe politique allemande serait en partie responsable de l'échec de ses plans, car elle aurait reconnu beaucoup trop tard que l'idée centrale du chef de l’État français était la bonne pour une Europe forte au XXIe siècle.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.